Et si les comportements humains fonctionnaient comme un vol d’avion ?
Lorsqu’un avion traverse des turbulences, notre premier réflexe n’est pas de penser que le pilote est incompétent.
On se demande plutôt ce qui se passe : la météo, un problème technique, une surcharge, une panne d’instruments…
Curieusement, face aux comportements humains — surtout lorsqu’ils sont déroutants — nous faisons souvent l’inverse.
Refus, opposition, agitation, repli, propos incohérents…
- Nous interprétons vite.
- Nous jugeons parfois.
- Et nous cherchons une solution immédiate.
Et si, au lieu de regarder le comportement, nous apprenions à lire le fonctionnement ?
Le comportement n’est que la trajectoire visible
Un avion ne vole jamais “au hasard”.
Sa trajectoire est le résultat d’un ensemble d’éléments qui interagissent en permanence.
Il en va de même pour un être humain.
Ce que nous appelons un comportement "perturbateur" n’est jamais un acte isolé.
C’est la sortie visible d’un système.
La métaphore de l’avion permet de rendre cela lisible.
Les alarmes
Dans un avion, une alarme n’est pas une erreur du pilote.
C’est un signal.
Dans un être humain aussi.
Peur, angoisse, fatigue, douleur, confusion, sentiment de menace, perte de contrôle…
Ces alarmes internes ne sont pas des choix.
Elles indiquent qu’un équilibre est rompu.
Lorsqu’une personne refuse, s’agite ou se replie, ce n’est pas forcément un “refus de coopérer”.
C’est souvent un système qui signale un danger perçu.
Les mécanismes de régulation
Tenir le cap tant que possible
Quand une alarme se déclenche dans un avion, tout ne s’emballe pas immédiatement.
Il existe des systèmes de régulation.
Chez l’être humain, c’est pareil.
Nous avons tous des mécanismes pour :
- temporiser
- relativiser
- attendre
- ajuster notre réponse
Mais quand ces mécanismes sont saturés ou fragilisés, la réponse devient plus automatique, plus rigide, parfois incompréhensible pour l’entourage.
Ce n’est pas une absence de volonté.
C’est une perte de marge de manœuvre.
Le type d’avion
Tous les avions ne sont pas conçus pour les mêmes conditions.
Un avion de chasse ne reagit pas de la même façon qu'un planeur.
De la même façon, une personne ne dispose pas toujours des mêmes capacités :
- selon son état de santé
- son âge
- sa fatigue
- son histoire
- la phase de son trouble psychique
Une situation supportable à un moment peut devenir insurmontable à un autre.
Ce n’est pas la personne qui “change de caractère”. C’est l’avion qui n’a plus la même tolérance aux turbulences.
Le pilote : agir avec ce qu’il perçoit
Le pilote d’un avion agit à partir de ce qu’il voit sur ses instruments.
S’ils indiquent un danger, il réagit — même si, depuis l’extérieur, tout semble calme.
Dans certaines maladies psychiques, notamment les troubles psychotiques, les perceptions peuvent être altérées.
Mais pour la personne qui les vit, elles sont réelles.
Dire à quelqu’un que ce qu’il perçoit “n’existe pas” revient à dire à un pilote que son tableau de bord se trompe… sans lui offrir d’autre repère.
L’environnement : amplifier ou apaiser les turbulences
Un vol n’est jamais indépendant de son environnement :
- météo
- trafic
- luminosité
- imprévus
Chez l’être humain, le contexte joue un rôle immense :
- solitude
- stress
- pression relationnelle
- fatigue
- incohérence autour de lui
Certains environnements n’ont rien de spectaculaire, mais amplifient silencieusement les alarmes.
La tour de contrôle : donner un cap
La tour de contrôle ne pilote pas l’avion.
Elle donne un cap, assure la cohérence, sécurise le long terme.
Dans l’accompagnement humain, ce rôle est souvent invisible, mais essentiel :
- repères clairs
- continuité
- cohérence
Quand le cadre est flou, les alarmes montent.
Quand le cadre est stable, le système respire.
Quand le système se rigidifie : les “patterns”
Quand un avion rencontre trop souvent les mêmes difficultés, il adopte des procédures automatiques.
Chez l’être humain, cela se traduit par des patterns :
- éviter
- s’opposer
- se replier
- compenser autrement
Ces réponses ne sont pas des défauts.
Ce sont des tentatives de survie devenues rigides.
L'équipage
Un point est parfois oublié : ceux qui accompagnent font partie du vol. Nous y trouvons par exemple les familles.
Quand l’équipage est fatigué, pressé, isolé, inquiet, sa capacité d’ajustement diminue.
Un avion peut être parfaitement conçu,
sans un équipage régulé, le risque augmente.
Copilote, steward, tour de contrôle
La place du professionnel dans les turbulences psychiques
Lorsqu’un avion traverse des turbulences, une chose est certaine : une seule personne ne peut pas tout faire.
Le pilote est aux commandes, mais il n’est jamais seul.
Autour de lui, d’autres rôles existent, chacun avec une fonction précise.
Aucun n’est accessoire.
Aucun ne remplace l’autre.
Dans l’accompagnement des personnes vivant avec une maladie psychique, il en va de même.
Le professionnel n’a pas une posture unique.
Il occupe, selon les situations, plusieurs places complémentaires.
Comprendre ces rôles permet d’éviter deux écueils fréquents : vouloir tout contrôler… ou se sentir impuissant.
Le pilote : toujours la personne concernée
Avant toute chose, un rappel essentiel :
le pilote, c’est la personne elle-même.
Même lorsque ses perceptions sont altérées, même lorsque ses choix semblent incompréhensibles, même lorsque la trajectoire inquiète.
Retirer symboliquement le manche à quelqu’un,
c’est augmenter l’alarme, pas la sécurité.
Le rôle du professionnel n’est donc jamais de piloter à la place.
Il est de soutenir le vol, sous différentes formes.
Le professionnel comme copilote
Être à côté, pas à la place
Le copilote partage le cockpit.
Il observe, anticipe, soutient la décision, sécurise les manœuvres.
Dans l’accompagnement psychique, être copilote, c’est :
- être présent dans l’instant
- aider à décoder ce qui se passe
- soutenir sans imposer
- rester calme quand l’alarme monte
Le copilote ne nie pas les difficultés.
Il ne minimise pas non plus.
Il dit, parfois sans mots :
« Tu n’es pas seul dans ce que tu traverses. »
Être copilote, ce n’est pas convaincre.
C’est maintenir une présence sécurisante, même quand le vol devient instable.
Le professionnel comme steward
Contenir sans promettre
Le steward ne pilote pas.
Il ne décide pas de la trajectoire.
Mais il joue un rôle fondamental : la sécurité émotionnelle à bord.
Dans les situations de maladie psychique, ce rôle est souvent sous-estimé.
Être steward, c’est :
- accueillir les inquiétudes
- contenir l’angoisse
- expliquer sans dramatiser
- rassurer sans promettre l’absence de turbulences
Cela vaut autant pour la personne accompagnée… que pour son entourage.
Quand la peur monte,
quand la famille insiste,
quand la pression s’accumule,
le steward évite que l’agitation gagne tout l’avion.
Il ne dit pas : « tout ira bien ».
Il dit, implicitement :
« Nous sommes attentifs, présents, et le cadre tient. »
Le professionnel comme tour de contrôle
Donner un cap sans tenir le manche
La tour de contrôle ne vole pas.
Elle n’est pas dans l’avion.
Mais sans elle, le chaos menace.
Dans l’accompagnement humain, la tour de contrôle représente :
- le cadre
- la cohérence
- la continuité
- le sens donné aux actions
Être tour de contrôle, c’est :
- rappeler les repères
- maintenir une ligne stable dans le temps
- éviter les injonctions contradictoires
- sécuriser le long terme
Un cadre clair n’augmente pas la contrainte.
Il réduit l’angoisse.
Quand le cap est flou, les alarmes montent.
Quand le cap est lisible, les marges de manœuvre réapparaissent.
Le piège : confondre les rôles
Beaucoup de tensions naissent lorsque les rôles se mélangent.
- Quand le professionnel pilote à la place, la personne se défend.
- Quand il promet comme un steward, mais agit comme un pilote, la confiance se fissure.
- Quand le cadre change sans cesse, la tour de contrôle disparaît.
La justesse ne vient pas de la bonne technique,
mais de la bonne place au bon moment.
Une posture mouvante, pas une identité figée
Un même professionnel peut être :
- copilote dans la relation immédiate
- steward dans la gestion émotionnelle
- tour de contrôle dans la cohérence globale
Tour ceci est complémentaire.
Ce qui pose problème, ce n’est pas de changer de posture. C’est de ne pas savoir laquelle on occupe.
Ce que cette métaphore change
Elle permet de :
- sortir du face-à-face épuisant
- ne plus porter seul la responsabilité du vol
- accepter qu’on ne maîtrise pas tout
- comprendre que sécuriser ≠ contrôler
Elle redonne aussi une place juste au professionnel : ni tout-puissant, ni impuissant
Dans les turbulences psychiques, le professionnel n’est ni le sauveur, ni le spectateur.
Il est :
- copilote pour soutenir
- steward pour contenir
- tour de contrôle pour sécuriser
Et c’est souvent cette capacité à changer de rôle,
plutôt qu’à chercher la bonne réponse, qui rend l’accompagnement possible.
La salle café : là où le vol continue vraiment
Dans un avion, la salle café n’est pas un détail logistique.
C’est l’endroit où l’équipage respire, échange, relâche la tension, ajuste ce qui doit l’être avant de repartir.
Dans l’accompagnement des maladies psychiques, cette salle café existe aussi.
Elle n’est pas toujours une pièce.
C’est parfois un collègue, un échange informel, un temps de recul, une parole déposée.
Quand elle disparaît, quelque chose se rigidifie.
Le professionnel continue d’agir, mais :
- avec moins de souplesse
- avec plus d’automatismes
- avec une fatigue qui s’accumule
- avec des réponses de plus en plus techniques… et de moins en moins ajustées
Prendre soin de soi n’est pas un luxe.
C’est une condition de sécurité du vol.
Un équipage épuisé ne peut plus être copilote.
Il devient rigide comme une tour de contrôle sans radar.
Ou se met à promettre comme un steward sous pression.
La salle café rappelle une chose essentielle :
accompagner les autres suppose de ne pas rester seul avec ce que l’on traverse.
Ce n’est pas en faisant plus que l’on tient dans la durée.
C’est en prenant le temps de déposer, partager, ajuster.
Parce qu’au fond, ce n’est pas la complexité des situations qui use le plus, mais l’absence d’espace pour les penser ensemble.