Dans l’accompagnement, le jugement est souvent présenté comme un écueil à éviter.
“Il ne faut pas juger.”
La phrase est connue, répétée, parfois martelée.
Et pourtant, sur le terrain, il est impossible de ne pas juger.
Décider, prioriser, évaluer un risque, adapter une posture… tout cela repose sur une forme de jugement.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut juger ou non.
Mais comment et à partir de quoi.
Juger pour comprendre… ou juger pour condamner
Il existe une différence fondamentale entre deux formes de jugement, souvent confondues.
- Le jugement clinique cherche à comprendre.
Il observe, met en lien, questionne le contexte, l’histoire, les capacités, les limites du moment.
Il est évolutif, révisable, toujours partiel.
- Le jugement moral, lui, tranche.
Il classe rapidement: bien ou mal, acceptable ou inacceptable, normal ou anormal.
Il rassure celui qui juge, mais fige souvent celui qui est jugé.
Dans l’accompagnement, cette confusion est fréquente.
Et ses effets sont loin d’être neutres.
Quand le jugement sauve
Un jugement clinique posé au bon endroit peut protéger.
Repérer une situation à risque, poser un cadre, refuser une demande irréaliste, alerter une équipe…
Tout cela suppose de juger.
Mais ce jugement-là s’appuie sur des faits, des observations, une analyse partagée.
Il ne cherche pas à désigner un coupable.
Il cherche à préserver une sécurité, un équilibre, une relation.
Dans ces moments, le jugement n’entrave pas la relation.
Il la structure.
Quand le jugement enferme
À l’inverse, un jugement moral, même discret, même non verbalisé, se ressent souvent très vite.
Il glisse dans des phrases comme:
- “Il fait exprès”
- “Elle pourrait faire un effort”
- “Il a toujours été comme ça”
Ces jugements figent la personne dans une étiquette.
Ils réduisent la situation à un trait de caractère ou à une intention supposée.
À partir de là, l’accompagnement se rigidifie.
On ne cherche plus à comprendre ce qui se joue.
On cherche à faire rentrer la personne dans un cadre prédéfini.
Ce que le jugement dit aussi du professionnel
Un jugement rapide ne parle pas seulement de la personne accompagnée.
Il parle aussi du professionnel.
- De sa fatigue.
- De sa pression.
- De son besoin de sens ou de contrôle.
- De ses propres valeurs mises à l’épreuve.
Reconnaître cela ne remet pas en cause le professionnalisme.
Au contraire.
Cela permet de transformer un jugement figé en question clinique.
Remplacer le jugement par une question
Lorsqu’un jugement apparaît, une simple bascule peut changer la dynamique:
- “A quoi cette situation me fait penser… et pourquoi?”
Cette question ouvre un espace.
Elle permet de passer d’un verdict à une hypothèse. D’une certitude à une exploration.
Et dans cet espace, l’accompagnement redevient possible.
Juger moins… ne signifie pas renoncer à penser
Accompagner, ce n’est pas tout accepter.
Ce n’est pas non plus suspendre toute analyse.
C’est accepter de juger avec prudence.
De distinguer ce qui relève du risque, du cadre, du soin…
Et ce qui relève de nos propres filtres.
Le jugement clinique éclaire.
Le jugement moral obscurcit.
Les confondre, c’est souvent perdre de vue la personne derrière la situation.
Réflexion:
Quel jugement rapide avons-nous déjà posé… avant de comprendre ce qui se jouait réellement?